13 janvier 2002, No 608

Le quotidien de Jane Raghoo syndicaliste 
à la ‘federation of progressive Union’

Les petits plats dans les grands au ‘Cotton Bay’

L’hôtel Cotton Bay à Rodrigues n’a pas deçu ses clients pour les fêtes de fin d’année. Avec des moyens limités, le directeur Narain Sunassee a fait preuve d’imagination pour rendre le séjour des vacanciers agréable, avec la collaboration d’un personnel motivé.

Corinne (née Carmagnole) 
et Bruno Lamarque en pleine lune de miel

Véronique et Dominique Tomine, deux autres fidèles de l’hôtel

Le Dr Jean-Jacques Legrand et son épouse, Christine, clients réguliers qui viennent plonger tous les ans

Patrice Roussety et son épouse, Karin, qui attend un heureux évènement

Henri Leblanc, pour sa première visite dans l’île avec son épouse

Elizabeth et Pierre-Alain Mottier avec Johnson Meunier, le maître des lieux

Clothide Rouillard, Narain Sunassee et Guillemette Ismaël

Narain Sunassee et Jacky Degremont, responsable du centre de plongée

Calamity Jane

Elle est sur le front cette semaine pour brandir avec force l’étendard des licenciés d’Afasia. Jane Raghoo, 37 ans, mariée, mère de 2 enfants, frêle femme têtue, vie engagée, foi bahaïe, religion syndicat, a épousé la bonne cause : celle des travailleurs.



Jane est surtout heureuse quand elle voit l’engagement 
des femmes sur la plate-forme syndicale

Le porte-voix recouvre presque complètement son petit visage émacié au teint chocolat. Quelques mèches rebelles frissonnent sur son front, le rouge à lèvres rose pâle, son unique extravagance, parti depuis bien longtemps. Jane, plus os que chair, fragile dans ses jeans noirs, son chemisier rose et ses sandalettes d’été, harangue quelques centaines des licenciés des unités ‘International Fashion Ltd’ et ‘Afes International Ltd’ du groupe Afasia devant le bureau du ministère du Travail depuis deux heures en ce mardi. 

Dans cette posture, sa fragilité cède la place à une étonnante force. Aucune satisfaction, pas de bonne nouvelle si ce n’est une réunion prévue pour la semaine prochaine, annonce-t-elle. La foule grogne. La syndicaliste approuve leur colère, partage leur déception, mais ne s’avoue pas vaincue. Sa sémantique syndicaliste prend le dessus. La conviction de ses propos et la force de son argumentation en imposent tandis que le choix de son vocabulaire ‘pro-travaillère’ est ciblé. Me Ravind Chetty, l’avocat du groupe ‘Afasia’, l’a appris à ses depens ce mardi soir avec l’intervention de Jane, avant lui, à la television. Sans perdre son souffle, Jane s’époumone dans le porte-voix, dénonce le gouvernement à qui la classe des travailleurs devrait donner une bonne leçon, condamne la loi ‘EPZRO’ qui, depuis 1987 n’a connu aucun amendement, fait un plaidoyer pour que la ‘Labour Act’ couvre aussi les employés de la “Zone frans, zone souffrans” - son slogan - et exhorte ceux présents à venir grossir la masse de la manifestation de samedi (hier) pour le front commun anti-augmentation prix : “Ine lère pour travaillere donne zotte ene leçon,” 

L’égérie du monde syndical
Jane a l’austérité, la rigueur, et la sécheresse des égéries du monde syndical. Elle a la raideur et l’authenticité de celles qui carburent à l’idéologie et croient religieusement dans les causes qu’elles défendent. Elle s’enflamme face à “deux catégories de travailleurs,” condamne le ministre Soodhun “lui même ex-syndicaliste qui peut changer les lois,” se bat pour ces dizaines de milliers de femmes qui travaillent dans la Zone Franche, “45 heures par semaine assorties de dix heures supplémentaires obligatoires.” “Ces femmes s’éreintent au travail, obtiennent Rs 10 comme meal allowance, n’ont même pas le temps de s’occuper de leurs enfants, et ce sont elles qui sont accusées ensuite quand les enfants sont victimes des fléaux”, nous dit Jane, s’éparpillant entre les coups de fil qu’elle reçoit des journalistes tout en s’occupant de sa cadette, Diana, 4 ans, fin prête pour aller à l’école maternelle à Quatre-Bornes en ce mardi matin. Alors que Jane quitte la maison, comme d’habitude, à 9 heures pour se rendre au bureau de la ‘Federation of Progressive Union’ à Rose-Hill. 
Et commence alors l’itinéraire quotidien d’une petite femme forte, avec un physique de Madame Tout-le-monde, qui pourrait passer inaperçue quand elle prend l’autobus de Quatre-Bornes après avoir traversé la Cité Kennedy où elle habite. Mais dès qu’elle ouvre la bouche, elle ‘mean business’ comme dirait l’autre. Les têtes se retournent. Son discours pro-travailleur, son incantation face à l’injustice, sa sincérité, son engagement, sa foi l’emportent. Jane est l’une des rares femmes-syndicalistes qui montent au créneau syndical à chaque fois que le besoin se fait sentir. À l’école de Jack Bizlall et de Reeaz Chuttoo (FPU), elle a fait du combat pour l’amélioration des conditions de vie des travailleurs un véritable sacerdoce. Syndicaliste au sein de la ‘Private Enterprises Employees Union’ et secrétaire à la FPU, depuis 1983, l’itinéraire de Jane bifurque complètement l’an dernier quand elle devient l’unique ‘femme-négociateur’ au sein de sa centrale syndicale. Depuis, elle débarque dans les entreprises placées sous sa responsabilité, discute directement avec le patronat, milite pour que “par exemple un travailleur ait son uniforme au moment stipulé dans son contrat”. C’est ‘Calamity Jane’ : Ce n’est pas parce quelle procède sans foi ni loi comme au temps du Far West. Mais son nom inspire crainte et terreur auprès de ceux qui tentent de traiter les travailleurs par-dessus de la jambe. Même hors négociations, elle est parfois intraitable. Le grand patron de la FPU, Jack Bizlall, irréductible et inflexible idéologue de gauche, concède que ce petit bout de femme ne sait pas mettre de l’eau dans le vin de ses revendications et avoue que sur certains plans, ses rapports avec elle sont conflictuels. “Elle gagnerait à être moins dogmatique. Elle doit apprendre à construire dans le temps; elle manque de patience. Elle doit faire un effort consi-dérable pour développer des rapports corrects avec des gens de son entourage. Elle doit bien comprendre qu’on ne doit pas tout diriger dans la vie. C’est une femme qui peut et qui veut aller très loin dans son engagement”, dit Jack Bizlall de Jane. 

À la maison, Jane reconnaît la grande compréhension, le soutien de son homme, Harry, “bon époux compréhensible”, ‘qui lui veut du bien’, ingénieur de profession, qui l’admire, admettant que “c’est un enrichissement que de vivre avec Jane.” Ensemble, ils ont fait deux enfants, Garry - 11 ans, 354ème au CPE 2001, étudiant au MGI et Diana. Autour de Jane; sa tribu les Bajee - les enfants portent tous des initiales JB dans la famille : Jane l’aînée, ensuite Janet, Jerry, et Jonathan, l’enfant recueilli par les Bajee - et le clan Raghoo. La famille est importante. 

Comme bon sang ne saurait mentir, Jane a hérité génétiquement du virus syndical de son père, actif à son époque à la CWA et qui maintenant, après d’âpres combats menés, contemple, non sans une légitime fierté, sa fille guerroyer contre patrons-vampires et ministre dans la ‘zone souffrance’. Jean est d’autant plus fier que Jane est passée par les années vaches maigres à l’école. “Elle usait ses ‘Bataflex’; Jane étant l’aînée, les enfants héritaient régulièrement de ses effets”, raconte Jean Bajee, appelé affectueusement Nana par sa petite fille Diana qu’il accompagne à l’école depuis qu’il a pris sa retraite. Jane aussi garde encore vivace à l’esprit le souvenir de ces années-là. Sa mère, bonne à l’époque, et son père Jean suaient pour envoyer les enfants à l’école. De la ‘Visitation’ à Vacoas, au collège Adventiste pour accéder ensuite aux cours Orian, elle côtoie d’autres milieux, des enfants venus des familles aisées. “Ils venaient à l’école avec leurs pains au jambon, mais échangeaient régulièrement les leurs contre le mien tartiné de beurre et de fromage. Ils disaient que c’était meilleur”, raconte-t-elle en rigolant. À la maison, on mange maigre; la viande est rare : une fois par mois. “La pomme, on la coupait en quatre, à parts égales pour les enfants. Mais qu’est-ce que c’était bon. Je n’oublierai jamais cette saveur. Maintenant que je peux manger une pomme entière, cela ne me dit rien. Autrefois, elle avait meilleur goût.” Parce qu’elle était rare, parce qu’elle était désirée, elle avait le goût des jours heureux. 

Michaëlla Seblin